C'est arrivé à l'automne 2008. Ma collègue et amie AM s'est rendue à
l'Hôpital Sainte-Justine. Sur l'heure du lunch, elle avait eu besoin de prendre
l'air. Dehors, elle a marché droit vers sa voiture et elle a pris la direction
de l'urgence. Vite, l'enfant arrive! Mais il n'a que 26 semaines. Un brin de vie
qui tient à un fil, balancé entre la vie et la mort. Après l'accouchement, on
sort normalement toutes les larmes de son corps. Un flot de
stress, d'anticipation et de fébrilité comprimé qui coule et s'évacue. Pas cette
fois-là. Son chum et elle pleuraient de douleurs et de désespoir. La petite
Adèle a peu de chance de s'en sortir. Et si elle survit, ce sera à quel prix? Je
n'ai pas la réponse. Ses parents ne l'avaient pas non plus. Puis, ils ont pris
la décision la plus déchirante de leur vie.
J'ai appris la nouvelle le lendemain, en même temps que les collègues.
L'atmosphère du bureau était à trancher au couteau. Nous ressentions un deuil collectif. Je vous le jure, j'étais franchement ébranlé. Pas triste comme : « Ah, ta voiture neuve est déjà égratignée, comme c'est triste... » Non, triste comme dans « vide ». Comme si la même chose était arrivée à Mélanie, à
l'accouchement de notre propre enfant. Paradoxalement, j'étais aussi mal à
l'aise. C'est idiot, j'avais peur que Chérie me dise : « Coudonc, ressens-tu quelque chose pour elle, d'être tant touché par sa situation? » Qu'une construction de l'esprit, finalement, qui traduisait maladroitement ma compassion, que je ressentais pour la première fois avec une intensité pareille.
Chérie et moi avons beaucoup parlé de la mort, après. Comment aurait-on
réagi si on avait vécu la même tragédie? Qu'est-ce que c'est de perdre un enfant? Elle avait un nom, une chambre décorée qui l'attendait. Vite, vite, chassons l'image! Trop difficile à supporter. Toutes ces pensées nous conduisaient péniblement à AM et à son chum. À leur douleur à eux. À notre désarroi.
J'ai traîné un poing au sternum pendant plusieurs jours. Toutes sortes de
souvenirs venaient me frapper, à n'importe quel moment. C'était l'accouchement
de Tout-Petit, au terme de 36 heures interminables. C'était quand Chérie s'est battue pour sa vie contre la fièvre dengue hémorragique, en Thaïlande. La mort était passée si près, je m'étais senti si loin, tellement démuni. Le décès de Shawn, mon ami d'enfance. Celui de ma grand-mère, survenu pendant que je nageais avec les dauphins, en Nouvelle-Zélande.
À l'aller-retour de la garderie avec mes deux petits anges, j'étais effrayé qu'il leur arrive quelque chose. Tout à coup, ils avaient l'air si petits, si fragiles. J'aurais voulu m'enfermer avec eux toute la journée, pour les
protéger. J'ai un peu peur aujourd'hui encore. Mais je ne le dis pas. Surtout
pas aux enfants. Ah, peut-être un peu, au fond.
- Papa, pourquoi tu répètes « je t'aime » tout le temps?
- Connaissez-vous la mort, mes enfants?
- La quoi?
- Oubliez ça. Est-ce que je vous ai déjà dit que je vous aime?
- Oh, papa!