J'arrivais chez elle tous les mercredis, les mains pleines de livres. C'étaient des histoires de princesses, des mésaventures de filles turbulentes et des encyclopédies sur les animaux. Elle, c'est la petite de 9 ans. Elle et moi nous nous sommes rencontrés par l'entremise d'un réseau de contacts. L'organisme de parrainage s'appelle J'apprends avec mon enfant. Il jumelle les bénévoles avec un enfant en difficulté d'apprentissage.
Au début, nos rencontres étaient aussi excitantes qu'une lecture imposée en classe. À la deuxième page, la petite s'assoyait sur la table, soupirait exagérément, m'arrachait le livre des mains pour en faire la lecture elle-même. Des comportements à éviter ABSOLUMENT, c'est écrit en noir dans la bible du parfait bénévole. Veux-tu descendre, s.v.p.? Arrête de bouger, veux-tu? Ne lis pas d'autres livres en même temps... Nos premières pages ensemble semblaient difficiles à tourner. Il fallait un peu de discipline.
On m'a jumelé à la petite aussi pour incarner un modèle masculin. L'autorité et l'inspiration, une double mission pour arriver à lui faire embrasser la lecture, la poésie des mots et la puissance de l'imagination. On peut nager dans la pauvreté, l'abandon, la colère et l'incompréhension. Mais les fées et les magiciens restent toujours dans la tête, prêts à recevoir l'ordre de dissiper momentanément la brume.
« Les livres et les histoires ont ce beau pouvoir, ma belle! » J'aimais lui faire ressentir mon amour inconditionnel des livres. On tombe amoureux de certaines histoires. D'autres, par contre, font surgir la tristesse ou simplement l'indifférence. Les livres sont toujours là, vieillissent avec toi, ne jugent jamais.
« Tu vas voir ma petite, les images vont bientôt se changer en graphiques, en tableaux, en appendices. Ces livres-là vont t'enseigner la vie, une profession, le bonheur, qui sait? Je te le souhaite. »
Petit à petit, elle descendait de son perchoir et s'approchait de moi, parfois. Elle a osé me prendre la main à deux reprises. Elle s'ouvrait un peu plus chaque fois.
Au beau milieu du livre imposé, la petite est devenue accroc à l'histoire. Mais la fin allait réserver une mauvaise surprise.
Je suis arrivé en retard quelques fois. J'avais beau appeler sa mère en route pour l'avertir, la petite m'accueillait quand même avec une brique et un fanal.
En revanche, je me suis cogné 3 fois à la porte fermée. Pas un coup de téléphone de leur part pour me le dire. Devant la porte, je pensais à mes enfants que j'avais pressés pour faire de la place à ma deuxième famille. La petite ne pouvait pas comprendre. Sa mère faisait semblant de ne pas comprendre.
Un soir, la petite m'a annoncé ne plus vouloir me voir. Pas de raison particulière, juste pour essayer quelqu'un de nouveau... La mère, qui ne se tenait jamais bien loin pendant nos séances, s'était rapprochée un peu plus cette fois-là. Juste pour s'assurer de l'exactitude du message. La manoeuvre était claire.
J'ai tenté de parler à sa mère, de lui faire avouer son insatisfaction si c'était le cas, de m'aider à comprendre. Tout est beau, disait-elle. J'ai trouvé le geste aussi lâche qu'hypocrite.
La semaine dernière, on a tourné la dernière page ensemble. Je lui ai souhaité bonne chance pour la suite des choses. J'étais triste, humilié aussi. En dernier mot, je lui ai fait promettre de ne pas abandonner les livres. Son avenir en dépendait. Peu importe les personnages qui passent dans les histoires, j'ai rajouté, ils laissent toujours une petite trace. C'est ce que j'aime imaginer.