Lorsque l’on a allaité et qu’on a adoré ce passage de vie, le problème, c’est qu’on a envie de convaincre la terre entière.
Je dis « le problème », car à la fin, c’est une véritable torture que l’on s’impose à nous-mêmes.
Vous voulez des exemples? À la pharmacie, je supporte mal la vision d’une maman, collée à son nouveau-né, qui achète du lait maternisé. Quand je croise un nourrisson au parc, avec un biberon qui lui remplit la bouche, cela me bouleverse. Et quand j’apprends qu’une amie proche ne désire pas allaiter, je prends sur moi en silence et j’en fais quelques insomnies.
Je me passerais bien de ces moments fort désagréables, c’est évident. Donc, je travaille beaucoup là-dessus. J’essaie de penser aux milliers de bébés qui ne sont pas allaités, je sais qu'ils peuvent être heureux et en bonne santé, et ça va mieux.
Cela dit, parfois, quand je lis des articles comme celui-ci, je bouillonne de nouveau.
Voilà que les mamans qui n’allaitent pas se plaignent d’être harcelées. Elles disent manquer de considération dans les hôpitaux, les CLSC, même les cours prénataux. L’une dit se faire quasiment ignorer lorsque, dans un cours prénatal, elle pose des questions sur les différentes tétines. « Il n’y en a que pour l’allaitement », se plaint-elle, en substance.
Est-ce que je plains ces mamans? Pas toutes. Et je sais qu’en disant cela, je ne me ferai pas d’amies.
En fait, j’ai beaucoup de compassion pour les mamans qui essaient, même s’ils elles abandonnent. Je les aide tant que je le peux, en respectant parfaitement leurs limites et leur décision. J’ai de la compassion aussi pour celles qui ne peuvent pas, pour des raisons médicales.
Mais j’ai encore beaucoup de difficulté à comprendre d’autres attitudes. Ces dames qui savent, avant même d’être maman, « qu’elles ne donneront jamais le sein » et qui, bien souvent, n’ont même pas sondé leur mari sur cette décision pourtant cruciale.
Alors bien sûr, bien sûr, c’est une « liberté ». Un « choix personnel ». Mais est-ce que c’est un choix si « personnel », quand il y a la santé d’un enfant en jeu? La santé de la maman? Le portefeuille, et même l’organisation, de la famille?
Oui, les enfants non allaités ont la santé plus fragile. Je n’ai pas peur de le rappeler. Ils sont plus à risque de développer des maladies ORL (otites, rhumes, angines, etc.), de l’asthme, des allergies; et au quotidien, ils régurgitent davantage et font plus de coliques intestinales, à cause du liquide indigeste qu’on leur impose.
Oui, les mamans qui n’allaitent pas sont plus à risque de développer le cancer du sein et de l'ovaire. Et elles perdent beaucoup plus difficilement leur poids, après la naissance.
Et oui, cela a un impact sur toute la vie de famille. Une simple sortie au parc devient compliquée, les crises de faim (que ce soit la nuit, en avion, en voiture…) sont plus longues à contenter; les coliques du soir empoisonnent l’ambiance familiale; quant au conjoint, sous prétexte de vouloir lui faire partager « le bonheur de nourrir », on l’oblige à se lever la nuit. Voilà deux personnes fatiguées au lieu d’une.
Tous ces éléments, et notamment les impacts sur la santé, on les connait par coeur. C’est pour cela que l’Organisation mondiale de la Santé, et tous les médecins du monde, conseillent un allaitement exclusif pendant 6 mois.
Pourquoi l’OMS s’en mêle? Parce que justement, ce n’est pas un choix si « personnel ». L’allaitement est une question de santé publique, et si toutes les familles suivaient ce conseil, il y aurait moins d’enfants dans les salles d’attente des médecins.
Quant au cancer du sein, l’équipe du Pr Valérie Beral du Centre de recherche sur le cancer d'Oxford a démontré que si toutes les femmes allaitaient 6 mois de plus dans les pays occidentaux, on pourrait éviter 25 000 cancers du sein chaque année.
Le choix de ne pas allaiter a donc un coût social, que tous les contribuables supportent, tout comme celui de fumer, de mal manger, de boire. Les seuls à qui cela profite, ce sont les compagnies de lait maternisé (lire à ce sujet le best-seller : The Politics of Breastfeeding, When Breasts are Bad for Business, par Gabrielle Palmer).
Certes, c’est un choix qui revient à la mère. Mais la maman doit assumer les conséquences de son choix – sur son enfant, sa famille, la société - et peut difficilement reprocher au personnel de santé de moins « communiquer » sur le lait maternisé, qui doit idéalement rester une solution de dépannage.
Sinon, c’est comme demander à un médecin les bénéfices du soda, tandis qu’il nous suggère de boire de l’eau. Ce n’est pas son rôle de vanter les produits de second choix.